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    Kim Novak et James Stewart dans sueurs froides

     

    Pas printemps pour Judy



    Alfred Hitchcock, dans les années 50, est en pleine gloire, ses précédents films ayant connus de gros succès commerciaux (L'homme qui en savait trop, en 1956, la main au collet, en 1955, Fenêtre sur cour en 1954, pour n'en citer que les plus marquants). Entouré de la dream team hitchcockienne (Bernard Hermann pour la composition musicale, James Stewart en acteur principal), rien ne lui résiste.
    C'est donc confiant qu'il se lance dans son nouveau métrage, sueurs froides. Il confie donc le scénario, tiré du roman d'entre les morts (de Pierre Boileau et Thomas Narcejac), à Alec Coppel, qui en écrit une adaptation jugée incompréhensible par tous. Hitchcock se débarrasse du scénariste, et fait appel à Samuel A. Taylor pour reprendre le sujet et le rendre exploitable.

     

    Kim Novak dans sueurs froides

      


    Mais le travail prend du temps, et le début du tournage prend du retard. Initialement prévue pour tenir le premier rôle féminin, l'actrice Vera Miles (que le maître avait déjà fait tourner dans un épisode de sa série T.V., et que l'on retrouvera plus tard dans le Psychose, du même Alfred Hitchcock) se retrouvera enceinte, et refusera donc le rôle. Le cinéaste lui en voudra, pensant faire d'elle l'une des futures stars d'Hollywood. Sa seule participation au film sera de poser pour la peinture représentant Carlotta. Bon gré, mal gré, le cinéaste britannique se retrouvera donc avec une Kim Novak dont il boudera le talent (une certaine mauvaise fois ayant toujours animé le bonhomme).
     
    Kim Novak est déjà une vedette lorsqu'elle tournera Sueurs froides, et pourtant sueurs froides sera vite considéré le meilleur rôle de toute sa carrière. Elle est typique de la femme Hitchcockienne: blonde, mystérieuse, belle, froide, et en même temps extrêmement sensuelle. Kim Novak rejoint donc les Grace Kelly, Ingrid Bergman Tippi Hedren, et autre Eva Marie Saint au panthéon des femmes fatales hitchcockiennes.
     

    Vertigo, où le talent visuel d'hitchcock se montre inégalé



     
    Quelques changements ont inévitablement été opérés par rapport au roman de base. Ainsi, par exemple, le décor s'est déplacé de la France aux Etats-Unis (et plus particulièrement à San Francisco, Alfred Hitchcock cherchant depuis des années à faire un film dans cette ville). Mais le changement principal concerne la sexualité du héros. Tandis que dans le roman, le personnage principal était clairement impuissant, Hitchcock se limitera à de subtiles allusions dans la version filmée (la cane, substitut du pénis qu'il n'a jamais pu utiliser avec son ancienne fiancée, Midje, en est l'un des symboles les plus évidents, ainsi bien entendu les allusions que fait cette dernière à propos des soutiens-gorges et du fait que son ex est maintenant un grand garçon).
     
     
    Le fait que le héros suive une femme dont il tombe amoureux, faisant de lui un voyeur, par définition n'ayant aucun rapport avec l'autre, est symptomatique de cette approche.
    Cependant, le film est clairement l'un des films les plus sexués de la carrière du maître. Pourtant il n'y a aucune scène dénudée, il faudra attendre la toute fin de sa carrière pour voir le réalisateur des oiseaux montrer une femme nue à l'écran, de Psychose où la nudité est subtilement suggérée à Frenzy, où le corps de la femme est enfin dévoilé.
     
    Entre le côté voyeur du personnage (qui se retrouve obligé d'intervenir uniquement lorsque l'objet du désir est en train de se noyer), le fait qu'elle soit une femme mariée (et donc par définition inaccessible), et la fixation à la mort de la femme aimée, fixation qui se solde par le besoin de voir une autre vêtue de la même façon que l'être disparu (et là encore faisant appel au voyeurisme), tout le film gravite autour du sexe, et en particulier du sexe non assouvi ou impossible (même lorsqu'il passe enfin à l'acte, c'est avec une femme mariée, ce qui se solde sur une aventure sans lendemain, symbolisée d'ailleurs par la mort de la femme).
      
      
    Même lorsqu'il retrouve enfin la femme qu'il aime, et qu'il arrive enfin à avoir et une relation libéré de toute contrainte, à savoir un mari gênant et un problème d'érection (symbolisé par sa victoire sur son vertige lors de la scène finale du film), sa chère et tendre ne peut assouvir son envie (pour une raison évidente que seuls ceux qui ont vu le film pourront appréhender).

     

    un James Stewart ayant vaincu son problème d'érection dans Sueurs froides

      


    Thématiquement, sueurs froides est un pur film du maître, et plus particulièrement son côté étude de la folie (tout comme deux de ses films les plus réussis, la maison du docteur Edwardes et Pas de printemps pour Marnie). Même si dans le présent film le suspens et le machiavélisme prennent au final le dessus sur la psychologie.
    Techniquement, le film aussi est on ne peut plus typique du cinéaste. Mais chez Hitchcock typique ne veut pas dire classique, bien au contraire. L'un des points forts du maître a été, tout au long de sa carrière, de toujours chercher à réinventer la ou les techniques de filmage. Quelques exemples? Le lien étroit entre musique et images dans l'homme qui en savait trop (1934), ainsi que dans son remake américain (1956), la folie et les rêves dans la maison du docteur Edwardes (1945), le plan séquence dans la corde (1948) ,la 3D dans Le crime était presque parfait (1954), l'unité de lieu dans Fenêtre sur cour (1954), la douche dans Psychose (1960). Mais rares sont les innovations à avoir autant marqués le cinéma que la fameuse séquence du vertige de James Stewart. Cette technique, qu'Alfred Hitchcock avait déjà voulu essayer sur
     
    Rebecca (mais à l'époque, les moyens techniques ne permettaient pas de rendre de façon convaincante cette nouvelle technique), est un mélange de zoom effectué en même temps qu'un travelling arrière (on appelle maintenant cela un travelling compensé), ce qui a pour conséquence de tordre les distances. D'une efficacité telle qu'après ce film, tous se mirent à copier l'effet, certains, comme Stanley Kubrick, en faisant même une marque de fabrique. Récemment, Peter Jackson utilisa le travelling compensé dans la communauté de l'anneau. Steven Spielberg en fit aussi un usage intelligent dans E.T., et François Truffaut dans Jules et Jim. Pour ne citer que les exemples les plus connus.
     
     
     

    San Fransisco, dans sueurs froides d'Alfred Hitchcock



    Visuellement, le travail effectué sur sueurs froides est encore une fois la preuve non seulement du talent d'Alfred Hitchcock, mais aussi de l'importance qu'il donnait aux détails. Ainsi, par exemple, le costume gris porté par Kim Novak dans le film, qui fut sujet à dispute entre l'actrice et le cinéaste, Kim Novak arguant que le gris ne sied absolument pas aux blondes, a été voulu de cette couleur justement pour cette unique raison, son personnage devant apparaître à ce moment là comme une femme fade, presque transparente, vivant en dehors de la réalité. Tout le contraire de la première rencontre entre son personnage et celui joué par James Stewart, où elle doit cette fois-ci être la quintessence de la femme désirable. Son costume est à ce moment là l'un des plus beaux de l'univers hitchcockien.
     
    Les décors aussi ont une importance capitale dans Sueurs froides, peut-être plus encore que dans les autres films du maître. Entre un San Francisco que le cinéaste jugeait très photogénique, une forêt d'arbres centenaires (et rappelant ainsi le rapport étrange qu'a le personnage de Madeleine avec le temps qui passe), le Golden Gate Bridge qui apparaît comme écrasant (un lieu idéal pour se suicider), les lieus forts ne manquent pas dans ce film.

     

    Mais le site le plus marquant est bien entendu la tour du monastère de San Juan Batista. Tour qui n'existe pas! Elle a en effet été ajoutée en mate painting (Hitchcock a toujours beaucoup aimé le mate painting), le reste étant tourné en studio.

     

    Mais le film ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui sans la musique de Bernard Herman, qui, encore une fois, transcende l'univers de son cinéaste fétiche. Le compositeur livre avec la partition de sueurs froides l'une des plus réussies de sa carrière (Terry Gilliam, dans l'armé des douze singes, reprendra un bout du score de sueurs froides en hommage au talentueux compositeur). Bernard Herman, pour recréer l'ambiance d'amour impossible et maudit, s'est ouvertement inspiré du Tristan et Isolde de Wagner, dont le sujet est relativement similaire.

     

     
    Encore une fois le talent des deux hommes a abouti à un chef d'oeuvre, que tous les cinéphiles considèrent comme l'un des meilleurs du maître, et ce malgré l'échec du film au moment de sa sortie. En dehors de la France qui a toujours beaucoup apprécié le cinéaste, et ce dès la début de sa très longue et prolifique carrière.
     
     
     
     
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